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Interview de Liza Fetissova

juillet 2011, propos recueillis par FIona Carpentier (Communicart)


Vous avez créé la galerie RussianTeaRoom il y a quatre ans, en 2007, avenue Trudaine dans le 9e arrondissement de Paris. Comment cette aventure a-t-elle débuté ?

Cela fait dix ans que je suis à Paris, j’y suis arrivée en 2001 pour suivre un Master en Management culturel que j’ai obtenu en 2002, suite à ma formation de professeur de langues. Paris, c’est un peu un hasard de la vie, ce n’était pas un choix réfléchi de ma part, c’est arrivé comme cela. Une galerie, c’est toujours une histoire très personnelle, presque intime. Je crois que j’ai commencé à m’intéresser à l’art autour de l’âge de 7 ans. Après quelques détours, je me suis concentrée sur la photographie, j’ai réalisé que j’appréciais cet art et que j’avais un bon « nez » pour la photo.

La galerie existe officiellement depuis quatre ans. Mon idée initiale était de montrer de la photographie russe contemporaine, dans cet espace que je gère moi-même, et où j’ai la liberté de faire mes propres choix artistiques. Je ne présente que des artistes que je considère bons, et dont je
pense qu’ils méritent d’être connus du grand public. Je déniche de nouveaux talents, et essaie de montrer des choses qui n’ont pas été vues ailleurs, dans le contexte commercial des galeries d’art. La mission que je me fixe, c’est de maintenir un certain niveau de qualité et d’exigence dans les artistes que je choisis, et de fournir tous les efforts nécessaires pour diffuser cette création autour de moi, en espérant que cela touche le public et les collectionneurs. C’est un combat de tous les instants. Je ne choisis pas mes artistes en fonction de critères financiers, cela vient ensuite. Je suis absolument convaincue que lorsque le travail d’un artiste est puissant, le marché y répond favorablement.

La galerie s’installe à partir de septembre dans un nouvel espace au coeur du Marais, au 42 rue Volta. A nouveau lieu, nouvelle identité ?

Ce déménagement est une étape importante dans la vie de la galerie. Le nouveau lieu nous permettra de nous ouvrir pleinement à un contenu plus large – la photographie en tant qu’art, sans frontières géographiques - et aussi de construire un dialogue à plusieurs niveaux. L’espace, réparti sur 2 étages, nous offre la possibilité de proposer, en plus de l’activité « standard » des expositions, un véritable lieu de rencontre et de débat, que je conçois comme un petit îlot tranquille, où le visiteur peut passer, s’attarder, feuilleter un livre ou regarder une projection, consulter des documents rares, introuvables sur Internet.

Nous tâcherons de garder notre esprit d’accueil chaleureux, car nous souhaitons que notre lieu ait une âme – une qualité indispensable pour un Russe ! Ce sera plus difficile dans un espace cinq fois plus grand, où l’énergie a tendance à se disperser. J’espère ne pas tomber dans le piège qui consiste à vendre des photographies « au mètre ». Bien sûr, beaucoup de choses vont changer. Mais mon ambition, elle, reste la même : montrer et promouvoir de la qualité.

RussianTeaRoom s’est fait connaître grâce à votre travail d’importation de jeunes photographes russes comme Oleg Dou, que vous avez fait découvrir au public français. Comment cet engagement auprès des artistes russes s’articule-t-il dans la programmation de la galerie ?


Le choix de présenter de l’art russe était voulu : cet art était peu connu et peu apprécié, pas vraiment pris au sérieux en Europe, habituée à des choses médiocres datant des débuts de la Perestroïka.

Nous avons beaucoup travaillé pour acquérir le statut que nous avons aujourd’hui, de seule galerie européenne spécialisée dans la photographie russe contemporaine. C’est la discipline pour laquelle je suis reconnue, et je vais donc garder un oeil attentif à ce qui se fait dans mon pays. Mais le travail que j’ai accompli avec des artistes inconnus, provenant d’un pays pratiquement inconnu, peut être mené de la même manière, à peu de choses près, dans d’autres pays que la Russie, également sous-représentés. On peut même parler des continents entiers : l’Europe, trop nombriliste, s’intéresse peu à certaines régions, qui abritent pourtant, et ce depuis un certain temps, des artistes dotés d’un regard profond, convaincant, et surtout différent.

C’est la raison pour laquelle la galerie a élargi son champ de vision à partir de novembre 2010, en travaillant avec des artistes internationaux. L’Amérique Latine, l’Afrique, l’Australie, le Japon, et l’Europe Centrale, sont des pays que je souhaite privilégier, en les rattachant à la tradition européenne. Nous comptons également, petit à petit, réunir des spécialistes provenant de ces régions, pour organiser des événements et des débats – par exemple inviter un curateur tchèque, avec une projection à l’appui, pour parler de la mutation du regard de ce pays très riche photographiquement.

Comment analysez-vous la place de la photographie sur le marché de l’art aujourd’hui et quelles sont vos ambitions sur ce marché, en tant que galerie dédiée à la photographie ?

Je pense que nous vivons dans une époque de grand changement pour la photographie, qui se détache enfin de la peinture comme modèle, mais se cherche encore sous la tension du progrès. C’est un art en mutation, qui exige que l’on trouve de la consistance dans les nouveaux artistes.
De plus, avec l’arrivée de la nouvelle génération d’artistes et du public, le modèle économique historique des galeries va connaître des difficultés dans les années à venir. Tout est à redéfinir, la forme et le contenu, c’est excitant !

La photographie n’est ni une toile ni un fichier, et nous devrions faire des efforts pour défendre sa place. Nous pensons également qu’avec la prolifération d’images, le tirage doit aller vers la pièce unique, de manière à protéger son caractère d’oeuvre d’art, et à renforcer son attractivité auprès des collectionneurs. La photographie doit être envisagée comme un objet - à toucher, soupeser, poser - une alternative dans notre monde virtuel. Les notions de temps et d’espace, notions fondamentales de la construction photographique, sont en train de disparaître dans notre monde de virtualité permanente. Peut-être la photographie permettra-t-elle de nous ramener à ces essentiels, ou de les réinventer.

Je conçois mon rôle de galeriste comme celui d’un scientifique expérimentateur : extraire des nouvelles tendances et les étudier, décrire la mutation de la photographie, redéfinir sa place dans le monde de l’art. Sans oublier de faire le lien avec la photographie qui nous a nourris : celle du XXe siècle.

Vous inaugurez vos nouveaux locaux le jeudi 8 septembre avec l’exposition « FRACTAL », qui présentera côte à côte des oeuvres du japonais Shunsuke Ohno et du russe Dmitry Sokolenko. Pourquoi avoir choisi de réunir ces deux artistes ?

Dans la programmation de la galerie, nous souhaitons mettre en évidence certaines caractéristiques de la photographie, que ce soit à travers des expositions duales ou dans des solo shows. L’idée étant de proposer une recherche cohérente et si possible exhaustive sur cet art en mutation.

Dans l’exposition inaugurale « FRACTAL », nous avons réuni deux artistes autour d’un principe fondamental de la photographie - la fractalité - mais les approches et surtout les résultats des recherches de Shunsuke Ohno et de Dmitry Sokolenko sont différents : frontale et figurative pour l’un, sémantique et abstraite pour l’autre. La fractalité, c’est cette capacité de la photographie à d’une part, généraliser un espace-temps, et d’autre part inciter le spectateur à se positionner par rapport à l’image et l’échelle donnée. Ce principe s’observe dans toute image, mais il apparaît de manière évidente dans le travail de Shunsuke Ohno et Dmitry Sokolenko.

En proposant un dialogue entre les travaux de deux artistes, nous essayons de traiter ce thème d’une manière plus approfondie. Les discours se complètent, mais ne se concurrencent pas, chacun possèdant son propos plastique propre.
 

Liza Fetissova (photo: Michel Gaillard)
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Liza Fetissova (photo: Michel Gaillard)
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